Grèce : à Kolonos, l’école dominicale des immigrés

En montant les marches usées des escaliers de ciment nus, on rentre dans des salles de cours improvisées, séparées par des cloisons en contreplaqué. Là, en observant les apprenants, en fixant leur regard, on sait qu'on ne peut pas prétendre simplement jouer au philanthrope.

Par Georges Karouzakis

Habitant le centre-ville d’Athènes et amoureux de mon quartier depuis plus de vingt ans, ma relation avec les quartiers défavorisés (dits «quartiers sauvages») a longtemps été superficielle. Faire un tour au sud de la rue Acharnon, à Sepolia ou à Metaxourgio, zone considérée au début des années 90 comme un quartier exotique, fut pour moi l’occasion de me faire passer par moments pour un héros romanesque des années 50, j’avais aussi parfois l’impression d’assister à une représentation théâtrale dans un de ces théâtres alternatifs de la région…

Mais aujourd’hui cela a changé. Tous les dimanche je crée peu à peu des liens avec un des quartiers les plus éloigné du centre-ville, celui de Kolonos. C’est là que l’on trouve, dans un des immeubles délabrés de la zone, parmi les garages et les humbles maisons des réfugiés, l’Ecole dominicale des immigrés : une initiative d’immigrés et de bénévoles pour l’apprentissage gratuit de la langue grecque, adressée aussi bien à des réfugiés qu’à des Grecs analphabètes.

Photos: Georges Karouzakis

L’importance éminemment politique de cette initiative

Dès le jour de mon arrivée à l’« école », avec l’ambition du professeur bénévole, j’ai été confronté à l’ampleur de ce projet et à sa force. En observant le travail effectué et l’effort fourni par l’équipe des bénévoles (psychiatres, enseignants, étudiants…) qui y travaillent gratuitement et en silence ces dernières années, on se rend compte de l’importance éminemment politique de cette initiative.

En montant les marches usées des escaliers de ciment nus, on rentre dans des salles de cours improvisées, séparées par des cloisons en contreplaqué. Là, en observant les apprenants, en fixant leur regard, on sait qu’on ne peut pas prétendre simplement jouer au philanthrope. Soudain, toutes les analyses et commentaires faits sur l’immigration, toutes les images et tous les films tournés sur ce sujet… tout s’écroule. On entend différemment le scepticisme européen au sujet de la société multiculturelle dans les pays Occidentaux, on pense différemment toutes les controverses et les polémiques qu’il peut y avoir dans les partis politiques.

Ceux d’entre nous qui fantasment et qui recherchent de temps à autre des lauriers, entre le paria et l’exclu…  nous tous qui fantasmons, nous avons des leçons à tirer.

On est confronté à des regards pénétrants, à la vie dans son sens le plus profond, à l’essentiel. On ne peut pas ignorer l’angoisse d’Irfan, originaire du Pakistan, qui essaie d’apprendre le grec pour affronter la menace majeure qui pèse sur lui : la peur de l’exclusion sociale due en grande partie au fait qu’il ne parle pas la langue grecque. On ne peut pas non plus ignorer la grande joie d’Ahmed, Bédouin, arrivé tout récemment de Syrie (de Palmyre précisément), laissant derrière lui les massacres et les tueries quotidiennes de la population. On est confronté à des regards, à des visages, à des situations humaines tragiques qui ont toutes comme point de chute le quartier de kolonos et son école dominicale où l’on apprend le grec.

Ceux d’entre nous qui fantasment et qui recherchent de temps à autre des lauriers, entre le paria et l’exclu…  nous tous qui fantasmons, nous avons des leçons à tirer.

Des leçons à tirer de la vie et de la force des gens qui gèrent, avec énormément de courage, la plus grande crise de leur existence, dans un pays nouveau, dans leur pays d’accueil. Ils revendiquent simplement ce qui va de soi : le droit sacré à la survie, contre vents et marées.

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Georges Karouzakis
Je suis un journaliste grec spécialisé dans le domaine culturel.
Georges Karouzakis

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